vendredi , 5 juillet 2024

Interview – Flavien Berger, feu follet pop


Flavien Berger clôt sa trilogie avec Dans cent ans un album puissant à découvrir au Weekend des Curiosités vendredi 2 juin. Rencontre.

Il y a des artistes singuliers capable de prendre une musique et l’amener ailleurs. Capable de procurer des émotions tout en oeuvrant jusqu’au bout pour la beauté. En trois albums, Flavien Berger se questionne et développe son univers autour de la pop. Pour finir cette trilogie, il nous offre « Dans cent ans » pour achever un long travail autour de son art.

Rencontre avec Flavien Berger avant le Weekend des Curiosités pour évoquer la scène, son nouveau projet, son futur et la création.

Vendredi, tu auras rendez-vous au Weekend des Curiosités. Dans quel état d’esprit es-tu quand une date de concert arrive ?

Personnellement, j’y pense pas trop parce que j’ai des trucs à faire entre les dates. Et les dates s’enchainent. Je prends le parti d’être assez insouciant par rapport à ça, je ne veux pas trop y penser. En même temps, c’est un peu faux, parce que je réfléchis tout le temps à améliorer le spectacle, et étant donné que c’est un spectacle qui évolue, qui est assez noble dans la manière que j’ai de redistribuer les morceaux, il y a tout le temps des petites choses à faire, des petites choses à rajouter dans mes machines, des petites idées.

Comment arrives-tu à retranscrire d’ailleurs les morceaux sur scène ?

On n’arrive pas à retranscrire les morceaux sur scène, je pense que la scène c’est vraiment très très différent d’un disque, et une fois ça pris en compte, je pense que c’est complètement autre chose. Il y a une ambiance sur un disque, une manière de l’écouter, qui fait que c’est unique à sa situation d’écoute et à sa situation de création. Du coup, le live c’est un peu autre chose. Moi j’appelle ça « redistribution », c’est-à-dire que je fais du live, dans le sens où ce que j’appelle live, ça serait de la musique avec des instruments, qui jouent des notes, et moi je suis tout seul avec des machines qui lisent des choses. Ce que j’arrive à faire, c’est faire une espèce de réinvention du morceau pour qu’il ait du sens au moment où on se rassemble pour l’écouter.

Comment se passe le processus créatif ? Estce qu’on se met dans une sorte de cocon, estce qu’on compose tout le temps ?

Ça se passe de manière différente à chaque disque j’ai l’impression. Même si j’ai un modus opérandi un petit peu scolaire : je réfléchis à des thèmes, puis j’accumule de la matière, et une fois que cette matière commence à me donner des pistes intéressantes, je lance vraiment le processus de travail pour la fabrique des morceaux. La musique et les textes ils se fabriquent ensemble, sans savoir quelle partie va aller avec laquelle. Dans le sens où j’écris des textes mais je ne sais pas forcément pour quelle chanson. Puis, à un moment, les choses se rapprochent un peu comme une espèce d’attraction lente entre les textes et la musique. Parfois il y a des morceaux dont j’avais l’intuition qu’ils allaient revêtir un certain sujet et il se trouve qu’il y a un basculement qui s’opère et ce ne sont plus les morceaux centraux. Souvent les morceaux éponymes, surtout dans le cas de « Contre temps » et de « Dans 100 ans », je ne sais que très tardivement lesquels ils seront. Je cherche, en fonction de la musique et des textes, ce que je veux raconter et quelle forme je veux que ça prenne. Donc c’est comme une vague, ça arrive doucement jusqu’à ce se crasher et se terminer.

« c’est comme une vague, ça arrive doucement jusqu’à ce se crasher et se terminer. »

Et les thématiques apparaissent après coup ?

Non, je suis guidé par les thématiques de base que j’essaye de mettre les unes avec les autres, qu’il n’y ait pas qu’une seule lecture possible des chansons, qu’il y ait plusieurs portes d’entrée. Des fois je suis surpris parce que je me rends compte qu’en effet au cours de la création, une thématique prévaut sur l’autre. Il y a des textes qui me semblent encore un peu mystérieux aujourd’hui, je ne sais pas trop de quoi ça parle mais ça, je laisse le temps me le dire. Mais les thématiques sont quand même les choses qui arrivent avant tout, c’est mon garde-fou, c’est ma contrainte, mon cahier des charges.

« Dans 100 ans » , il y a une thématique qui revient : le temps. C’était une idée au départ ?

Que le temps soit un des sujets qui survole tout, ce n’est vraiment pas fait exprès.  A la base, mon disque sur le temps, c’était plutôt mon deuxième album « Contre-temps » et celui-là je le voulais beaucoup plus sur l’occulte, sur l’inconscient, sur le rêve, sur quelque chose d’inconnu comme ça, et dans ces inconnues il y a l’avenir mais il y a aussi autre chose. Et puis il se trouve que ce disque parle pas mal de temps, mais ce n’était pas vraiment prévu que ce soit la thématique principale de la trilogie.

Et le choix du titre d’album vient d’un morceau qui est peut-être le plus beau pour moi, une plongée merveilleuse de 15 minutes.

J’avais des titres prévus et celui-là en était un mais c’est venu tardivement. A un moment, j’ai su que l’album allait s’appeler comme ça et j’ai compris plus tard pourquoi . Comme je suis un peu scolaire, j’avais un petit peu des jeux comme ça avec le travail sur les disques que j’avais besoin d’une consonance qui finissent par « temps » en trois syllabes pour un petit peu, mettre en relief, en rimes les deux disques précédents…J’avais donc « Dans 100 ans » en tête.

« Que le temps soit un des sujets qui survole tout, ce n’est vraiment pas fait exprès. »

 Ça clôt aussi une trilogie autour de la pop. Quelle serait ta définition de la pop ?

C’est drôle, parce que la pop c’est, pour moi, un format de musique avant tout. Un morceau pop, c’est une intention musicale qui revêt une certaine forme pour être lisible du plus grand nombre. Alors après, tout dépend de qu’est-ce qu’on met dans cette intention musicale.  Il y a des degrés je dirais de lisibilité et des degrés d’adresse, mais dans la pop, il y a une espèce de structure et des éléments incontournables comme le texte, la voix, la place de la voix, la manière dont la voix zigzague entre des couplets et des refrains, une espèce de structure assez lisible. Je dirais que c’est une intention musicale qui revêt une forme la plus écoutable selon les critères de l’époque dans laquelle elle émerge. On dit souvent « à une poignée de main de quelqu’un », ou « à deux poignées de main » ou « trois poignées de main ». Quand en fait on parle d’une star et en fait tu connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît Beyoncé, tu dis « je suis à deux poignées de main de Beyoncé ». J’ai l’impression que la pop c’est genre un style de musique qui est à pas plus d’une poignée de main des oreilles qui l’écoutent. Tu vois, il faut que les références  ne soient pas trop éloignées du public à qui ça s’adresse.

Et tu ne te poses pas la question de savoir si tel ou tel sujet fonctionnera ?

Oui c’est ça. J’arrête de me poser la question assez vite, dans le sens où je n’ai pas de projet concret commercial à faire en sorte que ce soit la musique la plus lisible du monde. Moi je vais à l’extrême de ce que j’arrive à faire, dans ce format là et ça c’est ce que ça donne. C’est-à-dire qu’il y a des limites que je n’arrive pas à pas dépasser dans ce côté « formatage » entre guillemets. Tu vois, ce que je raconte, ma production, le style de musique que j’emprunte, c’est là le max que je peux faire en pop. C’est ça mon exercice, c’est ça ces albums-là. Je ne suis pas dans une espèce de productivité commerciale plus que ça, c’est-à-dire qu’il y a de la pop qui parfois n’est pas écoutée. Ce que je veux dire, c’est que la pop ne veut pas forcément dire que ça marche. 

Ton album évoque le deuil. La mort est un sujet difficile à mettre en musique ?

Je crois que c’est quelque chose que je n’arrivais pas forcément à faire avant et je ne trouvais pas la forme. Là, je crois que j’ai trouvé comment en parler. En effet, quand je te disais l’occulte tout à l’heure, le mystère : il y a la finitude. Le fait qu’on va mourir, qu’autour de moi les gens meurent, autour de nous les gens meurent et quelle place ça prend dans un travail qui, lui, reste ? Alors je dis pas qu’on écoutera ma musique dans un siècle, dans deux siècles, c’est pas ça ce que je dis, par contre, ce que je dis, c’est qu’à partir du moment où j’enregistre sur un support et que ce support est potentiellement consultable, il y a une potentialité de vanité en fait, dans le sens où il a quelque chose que je fabrique qui me rappelle que je vais mourir. Je n’ai pas vécu de morts traumatisantes de mes proches autour de moi, mais je pense que j’ai quand même été impressionné par des disparitions, et que finalement la musique dans ces moments-là c’était quelque chose qui rassemblait, quelque chose qui accompagnait,  que c’était justifié à ce moment-là dans ma pratique de l’évoquer.

Tu évoques le fait que ta musique restera, qu’il y a autant de façon d’écouter la musique qu’il y a de moments ou de personnes. Il y a quelque chose de très mystique dans la musique, dans ce côté-là .

Oui complètement, c’est quelque chose qui force beaucoup d’humilité.  Souvent, je me projette dans un contexte d’écoute, dans une potentialité de contexte d’écoute. Quand je fais de la musique quand même, elle est adressée vers une personne que j’imagine qui l’écouterait comme ça, à qui ça plairait pour ça ou encore que ça étonnerait pour ça. Et ça, c’est une situation d‘écoute fantasmée, mais en fait il y en a autant de maniière que ma musique est écoutée . Du coup je trouve ça toujours très généreux d’écouter la musique de quelqu’un d’autre. Tu lui donnes une place dans ta vie. Moi je sais que je laisse de la place à la musique des autres dans ma vie, et que je suis touché que d’autres personnes le fassent avec la mienne.

Entre les deux albums, tu as travaillé notamment avec Pomme ou encore sur des musiques de film. Qu’est-ce que ça a amené sur cet album ?

Je ne fais pas vraiment de différence en tout cas dans ma manière de fabriquer de la musique, j’utilise un peu le même système. Ça amène des choses, y’a des choses qui ont été amenées dont je n’ai pas conscience, il y en a d’autres dont j’ai conscience. J’ai accepté le côté direct d’une chanson dans le sens où il y a des chansons dans lesquelles la voix fait quasiment tout passer, la voix et le texte. J’étais jamais allé jusque-là. Et ça c’est peut-être un apprentissage de ce que j’ai fait avec Pomme, qui a une manière d’approcher la musique qui est très différente de moi, dans le sens où elle, elle fait tout un petit peu en même temps. La compo, la mélodie, le texte, toute l’intention, elle se cristallise quasiment dans un moment assez court d’émergence, et après elle retravaille ses compositions, ses textes Moi je suis une petite boîte de Prod à moi tout seul, dans le sens où toutes les étapes elles sont pas forcément synchrones vu que c’est moi qui les fais, et c’est comme si je travaillais avec différents moi. Il y a un moi qui va faire la Prod, il y a un moi qui va faire la mélodie puis qui va la filer à un autre moi qui va écrire des textes qui va le filer un autre moi qui va corriger ce texte-là. Au bout du chemin, il y a quand même un truc : « qu’est-ce que raconte la voix et quelle est la place dans l’interprétation ? »   Chanter c’est faire un instrument en soi, ça peut se suffire en soi, et ça, c’est quelque chose que j’ai complètement embrassé avec le travail avec Pomme. Et la musique de film, je pense que ça m’a encore plus aidé à faire de la musique informelle.  Pour le film de Céline Devaux, « Tout le monde aime Jeanne »., j’ai vraiment essayé de faire une musique qu’on ne peut pas chanter !

Il y aussi la vidéo, ce travail avec Vimala Pons sur « Feu follet où tu joues dedans. Pourquoi se mettre maintenant en avant après deux albums ?

 Je sais pas. En tout cas ce que je sais, c’est que cette idée qu’on a eu avec Vimala, elle ne pouvait pas exister si je n’intervenais pas dans la chanson. Et j’en suis arrivé à un point où j’ai beaucoup de chance de pouvoir travailler avec des artistes dont j’admire le travail, et que les règles sont faites pour être brisées ou pour être contournées. Ma règle de ne pas apparaître de manière frontale et faire du play-back, elle existait parce que ça n’avait pas de sens pour moi jusqu’à aujourd’hui. Pour la première fois, je me suis senti vraiment concerné. Parce que je rencontrais une pratique qui était une autre pratique, qui était celle de Vimala Pons dont j’avais déjà vu les spectacles et dont j’aime le travail et il se trouve que le clip c’était un endroit de collaboration et donc je voulais pas refuser ce moment. Et puis voilà, je trouve ça assez drôle de commencer à apparaître finalement presque à la fin. A la fin de ce chemin de trilogie, sur un morceau qui parle de deuil, j’ai trouvé ça finalement assez intéressant.

Peut être une suite d’histoire musicale avec une autre mise en avant ?

Je ne le souhaite pas trop, parce que j’ai pas de velléité à être un personnage public. Je ne suis pas très confortable dans l’idée que ma musique ait besoin de mon enveloppe.

Dernière question, quelle est la suite dans les prochains mois?

Il y a plein de projets. Encore une fois j’ai beaucoup de chance, il y a des projets de musique à l’image, un prochain disque, la tournée, des concerts de plein de formes différentes qui vont être annoncés. J’ai de la chance, j’ai juste à continuer et à avoir des idées. J’arrêterai quand je n’aurai plus d’idées en fait.

« Là je fais des savons par exemple »

Est-ce qu’on a à un moment donné plus d’idées ?

A un moment, on croit qu’on a des idées mais en fait elles sont nazes, faut s’en rendre compte, et pour s’en rendre compte il faut être humble et faut bien s’entourer. Ou alors il faut faire autre chose. Là je fais des savons par exemple, je me suis mis dans le savon. Peut-être que je finirai ma vie en faisant des savons et ça sera très bien.

S’ils sont top pourquoi pas !

J’en aurai à Toulouse mais ce seront les derniers.

On va donc dire aux toulousains de venir se procurer ça aux Curiosités vendredi.

Sans plus attendre.

Crédit Photo : Isabella Hin (CP)

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